Otres Beach expulsion - Tourisme de masse - The Report Earth 5

Expulsions à Otres Beach : quand le tourisme de masse menace la vie locale

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Vendeurs priés de fermer boutique, établissements démolis, locaux et expatriés expulsés… Des dizaines de bungalows et commerces situés sur une des plus belles plages du Cambodge sont menacés de destructions dans les semaines à venir. Si le gouvernement reste évasif sur les réelles raisons de cette évacuation, les projets de resorts sans charme planent dangereusement sur ces commerces de proximité.

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Quiétude et douceur de vivre

Très appréciées des touristes occidentaux, les plages d’Otres Beach à quelques kilomètres seulement de Sihanoukville, sont encore un lieu préservé du tourisme de masse. Des kilomètres de sable blanc, de l’eau turquoise à perte de vue, un calme olympien… la zone d’Otres Beach a de quoi séduire ! On y vient pour se détendre et profiter de l’ambiance zen qui y règne. Il y a quelques années de cela, Otres Beach n’était qu’un immense no man’s land avec quelques commerces seulement pour accueillir les rares touristes ayant eu écho de la beauté des lieux. En quelques années, bars charmants et mignonnes guesthouses s’y sont gentiment multipliés mais loin de la frénésie de Sihanoukville, la vie s’y écoule encore paisiblement, à l’ombre des cocotiers.

« Pas assez propres »

En février dernier, les commerces situés en bout de plages ont été priés d’évacuer les lieux, et ce avant le 13 Mars. De nombreux vendeurs, installés ici depuis plus de 15 ans pour certains, sont donc priés de quitter les lieux… et rapidement ! C’est sur les plages d’O’Chheuteal et d’Ariston que le « nettoyage » devrait donc commencer cette semaine. Selon Yun Min, gouverneur de la province de Sihanoukville, « cette évacuation se fait dans l’intérêt de la population ». Derrière ces expulsions, le gouvernement évoque des « problèmes environnementaux » et assure agir « pour le bien des générations futures ». Visna, propriétaire d’une échoppe, s’insurge : « ils nous accusent de salir les plages, mais on passe notre temps à nettoyer, c’est notre gagne-pain alors on fait de notre mieux pour préserver le site. Mais nos commerces ne font pas assez propres pour eux.»
Si le gouverneur assure ne pas vouloir porter préjudice aux commerçants, il rappelle que ces citoyens sont soumis à la loi et qu’ils devront donc se plier aux avis d’expulsions. Depuis 1992, Otres Beach fait partie des « terres du domaine de l’état » et en vertu de la loi foncière, il est donc officiellement interdit d’y faire du commerce. A l’époque, la région tentait difficilement de se remettre des ravages du régime répressif de Pol Pot (tombé en 1979), et personne n’aurait imaginé investir dans une zone aussi instable. Mais ces dernières années, le Cambodge connaît une fréquentation touristique grandissante, modifiant totalement la valeur des terrains. Même si les commerçants payent un loyer et des taxes au gouvernement depuis des années, ils n’ont pas officiellement le droit d’être là. Les commerçants sont donc priés de fermer boutique, et ce « sans compensation » pour certains.

Otres Beach expulsion - Tourisme de masse - The Report Earth 1

Expulsions et évacuations de force

Une évacuation de force qui met de nombreux commerçants dans une véritable impasse. Nary est propriétaire d’une échoppe à Otres Beach mais va devoir bientôt elle aussi tirer sa révérence. « J’ai travaillé pendant sept ans dans un restaurant à Sihanoukville, et cela fait maintenant trois ans que j’ai ouvert mon commerce. Travailler dans un restaurant est aujourd’hui impossible, qui s’occuperait de mes enfants sinon ? Mon mari travaille et ma famille n’est pas ici avec nous pour les garder. » Car derrière chaque commerce qui gêne le gouvernement se profile une vie, une histoire. Des personnes qui ont investi une grande partie de leur vie à bâtir ces commerces. « J’ai fait un emprunt à la banque que je n’ai pas fini de rembourser, du coup je vais devoir demander à mes parents de m’aider, mais je ne les ai pas encore averti de la situation, je dois leur mentir. Je vais sans doute devoir repartir à la campagne vivre chez eux et faire du picking. Ça m’angoisse car vendre des légumes ne rapporte pas grand chose, travailler dans un commerce comme le mien permet de gagner davantage d’argent» explique Nary, s’efforçant de rester optimiste malgré la situation.

Otres Beach expulsion - Tourisme de masse - The Report Earth ©NATHAN THOMPSON

©Nathan Thompson

Priorités aux chinois !

Pour l’instant, la plupart des commerçants sont toujours là. Mais à terme, toutes les constructions vont sans nul doute disparaître, le gouvernement ayant d’autres projets de développement. Si officiellement les autorités affirment vouloir y aménager un jardin public, personne n’est dupe… Au vu du potentiel de cette magnifique plage, face à un chapelet d’îles presque vierges, ce sont évidemment des commerces bien plus juteux qui vont prendre place.
Avec les différents projets immobiliers, dont certains déjà bien avancés, ce sont au total vingt nouveaux hôtels qui devraient voir le jour dans les trois prochaines années. Fin 2018, vont ainsi apparaître sur Independant Beach deux tours de trente-deux et trente-cinq étages du projet immobilier Sunshine Beach, proposant chacune 275 appartements à la vente. Des projets immobiliers visant principalement une clientèle asiatique, puisque 60% des appartements ont été vendu à des clients essentiellement Taiwanais, Chinois, Cambodgiens et Coréens. A ces imposants resorts seront associés projets de casinos, marinas, discothèques et centres commerciaux.

Dans un pays tiraillé par la pauvreté, les investissements sont nécessaires mais les changements sur cette plage appréciée justement pour son côté naturel et relaxant sont difficiles à encaisser. Quelques voix se sont timidement élevées mais face au tourisme de masse, ces commerces ne font malheureusement pas le poids : « Nous ne sommes pas contre le développement de la région mais nous voulons garder nos commerces, notre vie. Maintenant je ne sais pas où aller, ici c’est notre travail, notre maison ! C’est triste mais on ne peut pas lutter. C’est comme ça, il faut faire avec…», sourit malgré tout Nary. Si la population locale réclame une plus grande transparence dans le développement des projets, tous restent conscients que ces investissements vont sans aucun doute altérer l’ambiance encore familiale et exotique des plages de la région.


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